L'Homme-Alphabet, de Richard Grossman

Publié le par delivresetdeaufraiche

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"Je les ai gardées là, les lettres et les âmes, bien serrées à l'intérieur de mon corps"

 

Clyde Wayne Franklin est hors norme. Un américain hors norme, un amant hors norme, un artiste hors norme, et surtout un criminel hors norme. Adulé par l'Amérique pour sa poésie, qui accomplit pour ses lecteurs le dépassement de toutes les formes pré-existantes à notre monde. Il a fait 20 ans de prison pour le meurtre de son père, et peut-être pour celui de sa mère et pour d'autres encore: lui-même ne sait plus très bien. Il cherche à retrouver Barbie, une prostituée qu'il aime et lui échappe, dans les bas-fonds de Washington.

Ca, c'est pour le semblant d'intrigue de ce roman. Car en réalité, l'unique sujet de ce livre, c'est Clyde et son rapport au monde, qu'il soit intérieur ou extérieur. Ce rapport est délirant, fiévreux et possédé, complètement fou et déjanté, à l'image de son corps qu'il a recouvert en le tatouant de 24 lettres.

Lui-même se demande qui il est, ne sachant ni ce qu'il fait et encore moins où peuvent encore se situer les frontières du bien et du mal, du réel et de l'imaginaire, du passé, du présent et du futur. Sa seule certitude, c'est qu'il est habité, possédé par le clown, ce double satanique de lui-même qui prend la parole au fil des pages, lui parle et contrôle son esprit, ses faits et gestes, le poussant à perpétrer des atrocités en bouleversant son rapport moral au monde.

Au fil des pages, le lecteur ne sait plus très bien si Clyde est (encore) un homme. Est-ce un corps possédé, pourri, en déréliction, vaincu par le clown qui diffuse le mal en lui, se réduisant à une enveloppe lettrée ? Est-ce un alphabet ayant pris corps ? Est-ce un démon poétique agitant sa queue, pour tenter de piquer le lecteur ?

Je n'ai cessé de me poser des questions tout au long de ma lecture. Car ce roman, que la quatrième de couverture qualifie d'"enquête hitchcockienne" (ce qui selon moi ne décrit absolument pas le contenu de ces pages...), est avant tout une expérience. Ce livre dérange, gratte, interroge et déroute.

L'Homme-Alphabet nous balade dans un tas de directions. Alternant entre la pseudo-enquête menée par Clyde pour retrouver sa douce et les monologues décousus du clown, c'est un roman difficile à comprendre et à suivre. 
Intriguée au début par l'intrigue, ressemblant pendant les quelques pages du début à un suspense plutôt classique (un criminel, ayant fait une rencontre détonante dans un avion, va chercher à en savoir plus tandis que d'affreux méchants vont lui barrer sa route) et par la construction atypique des points de vue, avec ce clown énigmatique qui nous éclaire sur l'enfance dévastée de Clyde et sur ses obessions, j'ai néanmoins déchanté au bout d'une centaine de pages. L'intrigue se réduit très vite au strict minimum, s'embrouille et nous entraîne sur des pistes qui toutes restent inabouties. Les personnages ne sont pas creusés; c'est certes volontaire, mais rapidement irritant. Et surtout, ce clown, qui progessivement s'accapare le récit avec ses considérations sans queue ni tête, finit par lasser et, comble de la déception, par ennuyer. "Et saigner avec toi et sucer avec toi et jurer (vazy il est trop tard, l'est mort et entairé il tombe Bien Bien Bas avec nous jusqu'à Shanga-iii) et embrasser et pisser avec toi et m'aviner avec toi et dîner avec toi et écrire et écrire et écrire et écrire et écrire.....(répété pendant 5 pages)"...non, ce n'est pas une blague, juste un échantillon - et pas le plus délirant - de la prose dudit clown...

Je retiendrai cependant aussi ce que j'ai aimé:

- De manière un peu paradoxale, le foisonnement des mots et leur enchevêtrement illogique qui tentent de rendre compte, dans une démarche artistique que je salue, de ce que nous ne pouvons pas même nommer, et encore moins comprendre;

- Le cynisme de la construction sociale autour de l'oeuvre artistique et de son statut que Grossman dénonce : "J'ai été libéré pour être fêté, promu et chroniqué par ce que j'appelle la branche des tapettes de dipsomanes de Missoula de mon fan-club, les cow-boys littéraires machos qui voyaient dans le cautère flétri et enfumé de mon oeuvre la vérité angoissée du monde pénitentiaire et se sont cassés le cul pour me sortir de là. [...] On fit de moi le le lauréat qui jetait les fondations du rêve américain, avec mon encre qui traversait le coeur morbide du pays".  

- Le sentiment final qu'avec ce livre, Richard Grossman s'en prend avant  tout à son lecteur, le baladant de manière plus ou moins moqueuse et puérile, et qu'au délà de toute cette prose, il cherche à questionner chacun en lui disant: "et toi, que penses-tu vraiment de tout ça ?"...

L'Homme-Alphabet est un roman que j'ai aimé "un peu", et dont je salue avant tout la démarche intellectuelle, n'ayant pas éprouvé de plaisir en tant que tel en le lisant. A noter, le travail de traduction d'Héloïse Esquié est époustouflant. Un roman dont je ne conseille pas vraiment la lecture mais qui, pour sûr, ne laissera personne indifférent.

Merci à Blog-o-Book et aux Editions du Cherche-Midi pour cette très surprenante découverte !

 

Edition originale: The Alphabet Man, Etats-Unis, 1993 et en français aux Editions du Cherche-Midi, collection Lot 49, janvier 2011

Publié dans Un peu aimés...

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K
<br /> C'est une trilogie, mais ce n'est pas sur que je le suive si c'est aussi glauque, quand même.<br /> <br /> <br />
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D
<br /> <br /> J'ai vu cette affaire de trilogie, je ne suivrai pas, c'est sûr, l'expérience en un tome m'a suffi !<br /> <br /> <br /> <br />
K
<br /> J'avais noté d'aller voir ton avis, et j'ai oublié...<br /> Ton billet est très bien (quand on a lu le roman, comme moi, on sait que ce n'était pas évident, d'ailleurs je me pose des questions, devrais je le relire? non, non, certaines pages sont trop<br /> dures...)<br /> Cependant, bravo à la traductrice, c'est sur, et à l'auteur, qui fait bien passer les black out du héros, pendant lesquels il se passe de l'innommable ou du difficile, bref, on est bien baladé, en<br /> effet<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> C'est clair, ça secoue !! Et on a souvent le sentiment de ne pas tout suivre, mais c'est le but de Richard Grossman, j'ai cru comprendre !<br /> <br /> <br /> <br />
Y
<br /> Ce livre a l'air assez déroutant, d'après ce que j'ai lu ici ou là, il a perdu quelques lecteurs en route, mais je suis assez tentée, j'aime plutôt bien les schizophrènes...<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Si tu aimes les schizophrènes, ce livre est ce qu'il te faut !! Les travers mentaux du héros y sont disséqués comme jamais.... Après, la forme étant pour le moins particulière, avec la voix<br /> lancinante et souvent incompréhensible du "clown", mieux vaut être bien motivé pour ne pas s'arrêter en route ! Je n'ai pas beaucoup aimé, mais je ne regrette absolument pas cette lecture, elle<br /> est marquante et vraiment originale.<br /> <br /> <br /> <br />