Lundi 21 mai 2012 1 21 /05 /Mai /2012 08:38

©©©©

" J'ai longtemps rêvé que ma mère était noire. Je m'étais inventé une histoire, un passé, pour fuir la réalité à mon retour d'Afrique, dans ce pays, dans cette ville oú je ne connaissais personne, oú j'étais devenu un étranger. Puis j'ai découvert, lorsque mon père, à l'âge de la retraite, est revenu vivre avec nous en France, que c'était lui l'Africain. Cela a été difficile à admettre. Il m'a fallu retourner en arrière, recommencer, essayer de comprendre".

http://images.gibertjoseph.com/media/catalog/product/cache/1/image/250x250/9df78eab33525d08d6e5fb8d27136e95/i/704/9782715224704_1_75.jpg

Dans ce court récit, Le Clézio se souvient de son père, « l’Africain », cet homme à l’aura un peu mystérieuse qu’il n’a connu qu’à l’âge de 8 ans, quand après la guerre, sa famille a enfin pu le rejoindre en Afrique, où il exerçait depuis plusieurs années déjà comme médecin de brousse.

Se sentant étouffer dans l’étroitesse de Maurice, son père s’était exilé au Royaume-Uni, pays qui l’a éduqué et lui a donné sa nationalité, avant de s’en séparer après ses études de médecine. Homme atypique, abhorrant la mondanité et l’étroitesse d’esprit de l’Angleterre de son temps, il choisit de s’exiler aux colonies, en entrant comme médecin dans l’armée britannique. Engagement radical et lourd sur le sens qu’il va donner à sa vie, qui désormais sera tout entière don de lui-même à cette population africaine. Ou plutôt communion avec ce continent charnel, qui tour à tour l’attire et le révulse, le prenant tout entier avant de le rejeter, épuisé de s’être tant donné à cette suavité charnelle qui a fini par l’aspirer, l’imbibant jusqu’au plus profond de son être.

J’ai retrouvé dans ce beau portrait le phrasé musical de Le Clézio, sa puissance d’évocation et le côté clair-obscur propre à ses personnages. A tous moments, son père est habité – par la puissance de l’Afrique, qui le prend au cœur, par le dénuement de ses habitants et leur ferveur, dans leur façon de s’en remettre à lui corps et âme, au plus profond de leurs détresses, mais aussi après son retour d’Afrique, où, devenu une sorte de pantin désarticulé, son identité d’« Africain » reste magnétiquement accolée à un corps en déréliction et un esprit errant.

Un portrait tout en finesse, qui ne verse pas dans le ressentiment d’un fils sûrement assez mal aimé –en tout cas, mal compris- ni dans la facilité de l’exotisme et du dépaysement à peu de frais : homme de contradictions, qui fait cœur avec une Afrique puissante et évocatrice, son père apparaît aussi comme un anglais rigide et peu expansif, notamment envers ses fils. C’est dans ce décalage que vient se jouer une certaine tendresse, à laquelle j’ai personnellement été très sensible.

Un très beau récit, ponctué de photos issues des archives familiales et qui renforcent l’évocation de cette plume puissante… Mon seul regret : un récit bref, que j’aurais voulu voir se prolonger…

Publié aux éditions Mercure de France, 2004 et en poche Folio (2005)

2012

Par Caroline - Publié dans : Beaucoup aimés...
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Samedi 19 mai 2012 6 19 /05 /Mai /2012 14:14

©©©©

 

http://www.bedetheque.com/Couvertures/PouletAuxPrunes_13102004.jpg

 

Un vrai coup de cœur pour cette BD, comme à chaque fois avec Marjane Satrapi !

J’aime cet auteur pour son trait naïf, sa finesse d’analyse et son humour décapant, oscillant entre absurde, férocité et tendresse…

Quelle merveille que ce Poulet aux Prunes, dans lequel elle se souvient de son oncle, musicien de métier dans l’Iran d’hier. Dépressif, jamais tout à fait remis de la fuite de son premier et vrai amour, et artiste jusqu’au bout de son archet, il fuit les responsabilités familiales pour s’isoler, avec comme éternel prétexte la recherche de la juste inspiration… Jusqu’au jour où son épouse craque, et s’en prend à son târ, ce traditionnel instrument à corde iranien, qui est pour lui toute sa vie, en le brisant en morceaux !

D’abord outragé, il cherche à en racheter un qui lui convienne, mais c’est peine perdue : jamais un son juste ne sortira de tous les nouveaux instruments qu’il essaie. Puis, pris de désespoir, il s’enferme dans sa chambre où il attend pendant 6 jours que la mort vienne le prendre… Six jours pendant lesquels il se souvient, prétextes à de nombreux flashbacks, matérialisés par un dessin au fond noir, sur sa vie qu’il relit comme un grand gâchis, mais que Marjane Satrapi s’échine à nous faire voir comme une succession d’incompréhensions et d’essais manqués prêtant à rire jaune, un peu à l’image de ce qu’a dû représenter pour elle la tragique histoire de son pays.

L’histoire est d’une très grande tristesse, mais le cocasse des personnages et des situations est tel que l’on en vient presque à occulter cette dimension, pour se laisser aller à un rire franc… avant, à la page suivante, de se reprendre pour embrasser le tragique de cette destinée.

Une superbe BD qui est un petit bijou d’humour noir, et que j’ai lu avec un plaisir absolu !

Ed. de l'Association, 2004
http://www.la-croix.com/var/bayard/storage/images/media/lacroix/images/2011/10/planche-poulet-prunes/23163258-1-fre-FR/Planche-poulet-prunes.jpg

Par Caroline - Publié dans : Aimés passionément !
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Mardi 15 mai 2012 2 15 /05 /Mai /2012 12:00

©©©©

http://ecx.images-amazon.com/images/I/41a4TtHwwVL._SL500_AA300_.jpg

Sorj Chalandon m’avait déjà beaucoup touchée avec Mon Traître, lu il y a quelques années. Avec Retour à Killibegs, verso de cette histoire de trahison sur fond d’amitié et de rébellion dans l’Irlande du Nord en armes, il m’a bouleversée.

Retour à Killibegs est un roman qui frémit, qui vit, qui tremble, au gré d’abord de l’engagement du jeune Tyrone Meehan, qui quitte une enfance marquée par la figure écrasante d’un père violent pour entrer dans les rangs de l’IRA, nouvelle famille où le combat est la règle. Il ne s’agit pas de sortir du rang ou de se poser des questions. Ce qui tombe bien, car ce n’est pas le cas de Tyrone, recrue de choix pour l’IRA qui mise beaucoup sur lui. Jusqu’au jour où il chute, et ne pouvant révéler l’impensable, il se met à fuir la réalité, se retrouvant pris dans un engrenage qui le conduira à trahir les siens… Dans quelle mesure est-il, lui que tous pensent au dessus de tout soupçon, responsable de sa propre perte et de celle des siens, qu’il va livrer à l’ennemi ? Mais est-ce vraiment de perte qu’il s’agit finalement ? Quid de sa propre liberté ? Quelles en seront les conséquences pour les siens, pour lui, pour l’Irlande ?

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/f/f1/Sandy_Row_mural,_Belfast.jpgDans Mon Traître, Antoine, son ami français, le petit luthier parisien que Tyrone a pris sous son aile pour faire de lui son frère de lutte, cherchait, après toutes ces années, à comprendre pourquoi il avait trahi. Ici, ce n’est plus tellement du « pourquoi » dont il s’agit, mais du « comment » et surtout, de la réflexion qu’il va mener tout au long de sa trahison. Errements moraux, certes, arrachement aux siens et à ses racines aussi, mais surtout, des questionnements denses et incessants sur la clairvoyance que lui octroie sa trahison sur la scène qui est en train de se jouer parmi les siens, et les images que les Anglais vont lui renvoyer à la figure.

En entrant dans la peau de Tyrone Meehan, l’auteur réussit un tour de force incroyable. Intransigeance des belligérants, amertume des larmes, âpreté de la tourbe et de la bière noire comme le ciel : Sorj Chalandon nous immerge dans les racines sombres d’un combat qui se fissure inorexablement, et dont les racines morales vont peu à peu remonter vers la surface, charriant des victimes qui se sont toutes sali les mains à des degrés divers.

Dire que Tyrone est un personnage attachant serait bien peu. J’ai été transportée par ses questionnements, ses errances et son désespoir. L’écriture, sèche et précise, est tranchante et sied particulièrement à la rudesse de ce combat intérieur, conté en filigrane d’une course en avant menée par une violence des corps à laquelle répond une insupportable mise à distance politique.

Un grand et beau roman, qui donne la part belle à l’émotion, mais aussi à une réflexion poussée sur la trahison et l’escalade de la guerre, sur l’individu au sein du collectif, et sur l’impossible résolution d’un combat intérieur qui tranche trop vif pour pouvoir un jour s’apaiser.

Publié aux éd. Grasset, 2011

Par Caroline - Publié dans : Aimés passionément !
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Mardi 8 mai 2012 2 08 /05 /Mai /2012 21:24

©©©©

http://www.musanostra.fr/les-oliviers-du-negus.jpgJ’ai été conquise par la prose chatoyante, imagée et très riche de Laurent Gaudé, et par sa capacité à construire des séquences narratives d’une force rare en si peu de pages ! Peu amatrice de nouvelles en général, j’ai avec ce recueil été complètement séduite. Il est rare que des nouvelles, aussi bien écrites soient-elles, ne me laissent pas sur ma faim. Il en va de même des très courts romans, qui aussitôt lus sont aussitôt oubliés, et ce en dépit de leurs qualités… En lisant plusieurs blogs ces derniers temps, je me suis ainsi aperçu que j’avais lu et aimé (récemment, en plus !) Nagasaki, d’Eric Faye, ce roman à peine plus long qu’une nouvelle qui raconte avec brio l’intrusion d’une Japonaise dans l’appartement d’un inconnu… mais qui m’est si vite sorti de la tête que j’en complètement oublié d’en rédiger le billet !

En fait, le problème de la nouvelle, me semble-t-il, vient du fait que la brièveté du récit impose à l’auteur de se concentrer soit sur le cadre et l’atmosphère, soit sur son ou ses personnages, auquel cas il n’en retient que quelques traits sur lesquels l’intrigue va venir se superposer, pas toujours de la manière la plus adroite. Schéma qui, en général, ne manque pas de me voir déçue car j’aurais aimé pouvoir m’attacher plus en profondeur à des personnages et à une ambiance trop rapidement esquissés, sans non plus être forcée de les dissocier…

Rien de tout cela dans ce recueil : une vraie performance que je ne pouvais évidemment pas manquer de saluer ! Et, surtout, une émotion profonde, sourde, qui jaillit à certaines pages pour se terrer dans d’autres… Quatre nouvelles très différentes, quatre époques, quatre lieux mais un point commun chez tous ces personnages: la volonté de se battre, d’affirmer son opposition face au consensus, de sortir du rang pour finalement se poser la question non seulement de la différence, mais aussi de ce qui nous fait avancer, sortir de nous-mêmes : est-ce pour aller vers l’autre, pour accomplir un dessein que qui nous dépasse ? Est-ce une forme d’hybris, qui nous pousse à nous croire supérieurs, en vain peut-être ? Peut-on vraiment croire à l’exercice de notre libre arbitre ? Où s’arrête notre propre volonté ?

La thématique de la chute et de la mort est, comme dans les autres ouvrages de l’auteur, très présente. Au travers des notions de frontière (d’avec la folie, le monde, le commun des mortels) ou à travers la figure de l’Autre, le barbare, celui contre qui on se bat, c’est en eux-mêmes que ses personnages accueillent la mort, à qui ils ouvrent la porte sans toujours le savoir.

L’écriture, très belle, fait mouche et la tonalité violente et poétique de ces pages m’a proprement captivée. Je repars de cette belle découverte avec une furieuse envie de lire Ouragan… A suivre !

Publié aux Ed. Actes Sud, 2011


Par Caroline - Publié dans : Aimés passionément !
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 5 mai 2012 6 05 /05 /Mai /2012 22:10
 
©©©©
 
http://www.deslivres.com/images/products/image/hhhh-laurent-binet.jpegUn peu (beaucoup !) de retard pour ce billet, suite à un départ en vacances suivi d’un changement de boulot… Le temps me manque ces jours-ci pour rédiger, mais voici - enfin - ma fort tardive contribution à cette lecture commune, organisée par Agathe, avec Hélène Choco ! Participent également à ce jour Tousleslivres, Lystig, dont je rejoins entièrement le sentiment, et Lireetdelires !

Il mérite de préciser aussi que j’ai eu le sentiment de m’être acquittée de cette lecture avec la docilité d’une bonne élève qui, un peu malgré elle, a accompli les invectives de son professeur, sans trop oser aller à l’encontre de ses attentes… J’ai démarré ma lecture le cœur léger, espérant lire vite et bien ce pensum livre avant d’en dire ici tout le bien que j’en ai pensé dans la foulée. Las, ce fut peine perdue : j’ai décroché maintes et maintes fois de ce livre, qui ne m’a vraiment pas passionnée, avant de pousser un soupir de soulagement à la dernière page ! Dès le début, le narrateur, très présent dans le récit, m’a agacée dans la mise en scène de ses errements de romancier. De la source de son inspiration (son séjour de plusieurs mois à Prague), de son entourage, en la personne de Natacha, belle slave évidemment belle et blonde (c’est souligné à plusieurs reprises !), élue de son cœur peu convaincue par ses velléités littéraires, ou de ses questionnements lancinants sur la façon dont il allait agencer et mettre en scène son récit, rien ne nous est épargné.

C’est un peu amusant au début, puis dérangeant, avant de devenir carrément horripilant, d’autant plus que ledit narrateur a un côté compulsif et maniaque absolument repoussant ! Il est en effet fasciné, depuis qu’il a vécu à Prague donc, par la figure de Heydrich, bras droit d’Hitler, grand organisateur de la solution finale. En se lançant sans l’écriture de ce soi-disant roman, il compte bien mettre en littérature tout ce qu’il a collecté sur lui depuis des années, en s’étant documenté de manière frénétique sur l’odieux personnage. Heureusement, si j’ose dire, il entend faire du « boucher de Prague » un héros malgré lui, puisqu’il s’agit de retracer l’histoire de l’attentat monté contre lui par la Résistance tchèque en exil à Londres. C’est en tout cas le projet qui est annoncé au lecteur d’entrée de jeu… et ce n’est pas vraiment ce que j’ai trouvé dans ces pages. La majeure partie de l’ouvrage retrace l’ascension d’Heydrich, et la partie sur l’attentat manqué ne vient que très tardivement et fait l’objet d’un compte-rendu relativement succint, peu approfondi, qui se veut froid, hors du champ de l’émotion.

En y réfléchissant, je crois que c’est au travers de cet aspect – dont il nous rebat les oreilles en large et en travers tout au long de son récit - que Laurent Binet entend nous donner à lire ce qu’il présente comme un roman. C’est en tout cas la conception qu’il en a : déposséder de tout sentiment un récit que d’aucuns pourraient comprendre comme un affrontement du bien et du mal, ou comme une mise en scène du doute qui taraude des personnages menés par des convictions, que ce soient les leurs, celles des autres, celles qu’ils croient s’être appropriés ou dont ils peuvent douter. Pour ce faire, le romancier fait entrer son lecteur dans son arrière-cuisine, cherchant à lui révéler, tel un apprenti sorcier, les ressorts qu’il tente de mettre en œuvre, parfois sans succès, comme il le constate lui-même, pour éviter de faire intervenir le champ de l’émotionnel en s’en tenant aux faits. C’est ce qu’il fait, donc, en entrecoupant ses « faits » de loghorrées sur ce qu’il aurait pu écrire. « Voici ce à quoi vous avez échappé », c’est ce qu’il semble en permanence nous dire…

J’ai eu le net sentiment d’avoir affaire à un essai aux prétentions littéraires bancales, plutôt qu’à un roman comme annoncé… et, partant, d’avoir été flouée ! Le sujet de l’attentat m’a pourtant intéressée, et j’ai vraiment regretté qu’il soit traité d’une manière aussi bâclée et si peu littéraire – les personnages des résistants et de leurs soutiens s’y prêtaient pourtant d’une manière remarquable… Un sujet riche et plein de promesses donc, mais dont le traitement complètement désincarné m’a laissée en dehors de l’histoire !

Publié aux éditions Grasset, 2010 – et au Livre de Poche, 2011

Defi-PR-4

Par Caroline - Publié dans : Un peu aimés...
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Jeudi 12 avril 2012 4 12 /04 /Avr /2012 13:59

©©©©

http://ecx.images-amazon.com/images/I/51AdMqIQmaL._SL500_AA300_.jpg

"Inventeur, entomologiste, épistolier, francophile, pacifiste, consultant en informatique, végétalien, origamiste, perscussionniste, astronome, collectionneur de pierres semi-précieuses, de papillons morts de mort naturelle, de cactées miniatures et de souvenirs des Beatles", voici ce que mentionne la carte de visite d'Oskar Schell.

New-Yorkais curieux, à l'intelligence vive et angoissé pathologique, Oskar a neuf ans. Son père est mort dans les attentats du 11 septembre. Bijoutier à Manhattan, il devait ce matin-là rencontrer un client dans l'une des tours du World Trade Center. Il n'en n'est jamais revenu. Plusieurs messages téléphoniques, cri de désespoir à son fils qui, bien que présent à ce moment-là, n'a pas su trouver la force de lui répondre, sont tout ce qui lui reste de lui. Jusqu'à ce qu'il retrouve dans la penderie de son père une clé, dans une enveloppe marquée du nom de "Black". Commence alors une quête  urbaine éperdue et complètement folle pour tenter de retrouver la serrure, en rendant visite à tous les new-yorkais du nom de Black répertoriés dans l'annuaire... A cette quête vient se superposer celle de son grand-père, qui au travers d'un journal retrace l'itinéraire d'une vie d'incommunicabilité avec une épouse qu'il a pourtant aimé, mais quittée avant que ne naisse leur enfant, et qu'il cherche à retrouver, lui aussi.

Oskar ne connaît pas ce grand-père, mais ces deux volontés farouches de renouer avec l'absent et de traiter avec sa propre culpabilité vont venir se superposer, pour finalement se retrouver.

Un livre-fable, un conte moderne autour de l'absence, du manque et de la construction du passé qui y sont traités de manière très originale, tantôt avec humour, tantôt avec tendresse. Comment croire a ce que l'on n'a pas vu ? Comment renouer avec une une mémoire qui s'est enfuie, mais à laquelle on a pourtant pris part ?  A plusieurs reprises, viennent se substituer au texte des images, des fantaisies typographiques qui nous transportent au coeur de l'imaginaire des personnages, et notamment de celui, particulièrement fertile, du jeune Oskar. Les personnages de ce fait sont incarnés, et prennent une profondeur peu commune, qui rapidement vient trancher avec l'aspect "roman d'aventures" de leurs quêtes personnelles.

Néanmoins, et je ne m'explique pas vraiment pourquoi, je n'ai pas été totalement happée par cette histoire, dans laquelle je ne suis jamais vraiment entrée, me laissant l'impression de rester sur le seuil au fil de ces pages. J'ai été très admirative du talent de Jonathan Safran Foer, touchée par la construction de ses personnages, et la finesse de la description de leurs sentiments, mais cette intrigue, peut-être une peu trop bien troussée, m'a paradoxalement parue un peu trop "lisse", voire attendue, ce qui est le comble pour un ouvrage pourtant si novateur...

Je serais curieuse de voir l'adaptation cinématographique sortie il y a quelques mois, car ce n'est a priori vraiment pas le type d'ouvrage que l'on imaginerait transférésur un écran, tant il est porté par son écriture et sa construction narrative !

2005. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) aux Editions de l'Olivier, 2006 (en poche Points, 2007, et en Points 2, le nouveau format vertical, 2011)

2012

Par Caroline - Publié dans : Bien aimés...
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Jeudi 29 mars 2012 4 29 /03 /Mars /2012 11:22

©©©©

"L'aventure est au coin de la rue. Ce n'est pas une question de kilomètres, mais de regard."

http://multimedia.fnac.com/multimedia/images_produits/ZoomPE/6/7/9/9782752903976.jpg

Marqué par le deuil de son épouse et au seuil de la retraite, Bernard Ollivier décide de se laisser porter par ses rêves de voyages les plus fous pour entreprendre, au tournant du nouveau millénaire, de refaire à pied la mythique route de la soie, seul, sans technologie moderne, muni de ses cartes et de son sac à dos. Avant de partir, il contacte les éditions Phébus, à qui il enverra à chaque étape de son voyage ses notes. A son retour, les trois volumes de Longue Marche sont publiés, et racontent avant tout la solitude du voyageur, voulue et pensée pour se mettre en attente, dans une disposition d'esprit propice à la réflexion et, surtout, à la rencontre.

Dix ans plus tard, à l'orée de ses soixante-dix ans, Bernard Ollivier entreprend un nouveau voyage, moins exotique, certes, mais tout aussi consistant en terme de défi: cheminer pendant six semaines au long de la Loire, fleuve sauvage par excellence, à pied quelques temps puis en canoë, en étant accueilli chez des inconnus lors de chacune de ses étapes. Défi qu'il se pose à lui-même, d'abord, pour se prouver que retraite n'est pas synonyme d'inactivité et de repli sur soi. Que les années qui avancent, même s'il les ressent dans un corps avec lequel il doit à présent composer, ne sont pas un frein pour continuer de cheminer, dans son esprit et par sa relation à l'autre, qu'il veut toujours plus dense et vraie.

L'impréparation de ce voyage lui donne un charme tout particulier, celui de la spontanéité. Depuis la source au mont Gerbier-du-jonc, jusqu'à Nantes, ce périple fluvial m'a émue, touchée, transportée.... Oui, il est possible de connaître la solitude plusieurs jours d'affilée en plein coeur de la France. Il est possible aussi d'y faire de belles rencontres. Ce sont ces rencontres qui rehaussent le récit: pêcheurs passionnées, routiers interloqués, aubergistes curieux ou amis d'amis, dont Bernard Ollivier a dressé la liste avant son départ, avant de leur téléphoner le jour J pour se faire héberger. "Mon autre objectif, écrit-il, était de me prouver que l'hospitalité n'était pas morte. Dans la société que ma génération a construite, l'individualisme a été érigé en dogme. La réussite était à ce prix. Chacun pour soi. On fermait son coeur pour remplir sa bourse. La télévision a achevé l'oeuvre. Au travail, je suis seul et je réussirai seul et le soir, je clos portes et volets et je vais visiter le monde à travers un écran. (...) Cette méfiance qui semble généralisée n'est pas un mur sans fissure. Il y a des passages."

http://www.tierslivre.net/spip/IMG/jpg/Ollivier_2.jpgJamais avant de se mettre en route, il n'avait fait de canoë et ne s'était pas vraiment renseigné sur son maniement et les potentielles difficultés. Avec à peine trois ou quatre vêtements, ses notes, ses cartes et ses lunettes dans un bidon étanche, et quelques affaires qu'il fixe avec des bouts de ficelle à son embarcation qu'il a baptisée Canard, nombreux seront les étonnements - et les difficultés - qu'il va vivre en route...

Pays civilisé, la France est ici montrée dans sa richesse historique et naturelle, mais aussi dans les aberrations écologiques ou économiques qui transforment des siècles de savoir-faires et des paysages hier encore figés. Pas d'optimisme béat, donc, ni d'émerveillement déplacé: le regard se veut simple et neuf, sur un monde qui qui est le nôtre sans l'être vraiment tout à fait. Le fleuve, ce n'est pas la terre: c'est un monde à part, mais qui en dit tant sur tout ce qui l'entoure: les villages, les peuples, les mouvements et les flux. Hier si dynamiques, aujourd'hui ralentis, mais toujours étonnants.

Un beau récit de voyage, qui nous renvoie en permanence à notre propre regard sur le monde qui nous entoure, et nous invite à un peu de fraîcheur dans notre perception de ce que nous croyons acquis...

Editions Phébus, mai 2009

challenge-carnet-de-voyage

Continent: EUROPE

Par Caroline - Publié dans : Beaucoup aimés...
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Mercredi 21 mars 2012 3 21 /03 /Mars /2012 15:17

©©©©  

http://www.ledilettante.com/images/covers/978-2-84263-192-5.jpgUn jeune bordelais croit échapper à l'horizon étriqué que lui offrent ses parents, confits de dévotion devant leur fils unique, en passant le concours des Affaires étrangères. Plein de rêves d'évasion et de grandeur éternelle de la France, il a puisé dans les magazines "Géo" qu'il a compulsé obsessionnellement pendant une enfance terne sa volonté farouche de s'évader, de voir du pays et, surtout, de respirer enfin, en prouvant à ses parents qu'il peut vivre loin d'eux. Après sa réussite au concours, il débarque à Paris pour y démarrer une nouvelle vie qui s'annonce palpitante... Mais il est, dès son premier jour au ministère, rattrapé par les bonnes intentions d'une mère qui, dans un élan de sollicitude, lui a offert un attaché-case énorme auquel son supérieur hiérarchique doit une chute dont il se souviendra... en l'envoyant sur le "front russe", c'est-à-dire au "bureau des pays en voie de création / section Europe de l'Est et Sibérie. Localisation: immeuble Austerlitz, 6ème étage, bureau 623, 8 avenue de France, Paris XIIIe" - autant dire une voie de garage toute tracée.

En même temps que s'envolent les espoirs de conquête et de gloire sous les ors de la République de cet anti-Rastignac bien sympathique, on rit de ses heurs et ses malheurs contés avec un humour décapant, qui m'a fait plus que sourire à plusieurs reprises, particulièrement par l'accumulation de situations absurdes brocardant l'étroitesse d'une administration toute kafkaïenne, à laquelle la bonne volonté de notre jeune homme débonnaire se heurte irrémédiablement... A cet égard, l'épisode du pigeon mort pour avoir heurté de plein fouet la fenêtre du bureau de notre héros, giseant sur le rebord et dont le débarras fait l'objet d'un échange de mails passionné pour justifier l'absolue nécessité d'en ramasser la dépouille, ce que l'administration se refuse à entendre, restera dans mes annales.

http://4.bp.blogspot.com/-v9gA-MlLGXU/T0FmalTxiVI/AAAAAAAACfQ/T7POxroBlBc/s1600/9782253160113.jpgSi la première partie de ce court roman est drôle, grinçante et bien menée, j'ai complètement déchanté avec la deuxième partie. Le héros croit revenir en grâce auprès de sa hiérarchie pour mieux tomber, à l'avenant de sa vie personnelle, qui sombre irrémédiablement dans un échec si sordide que le décalage avec un début pimpant et alerte n'en est que plus intense. Je n'ai pas compris un tel décalage, et surtout, je n'ai vraiment pas adhéré à la noirceur de la vision que nous propose l'auteur. 

Certes, le propos de ce roman n'est pas seulement de rire des illusions ridicules d'une jeune âme naïve et des aberrations de notre administration, mais plutôt de pointer du doigt la vacuité des ambitions et des trajectoires individuelles. C'est aussi la description de la dépression, qui vient de manière insidieuse ronger la joie de vivre et les élans qui nous permettent d'avancer et de grandir, sans même que l'on ne s'en rende compte.

Cette tentative de remake des "Illusions Perdues" m'a donc semblé raté. J'ai eu le sentiment d'assister, impuissante, à une démonstration lourdement assénée sur la prédestination. Le souffle du début s'est donc vite estompé devant cette suite ennuyeuse et de peu d'intérêt, et la fin, terrible, a été le coup de grâce: "J'ai voulu tracer mon propre parcours, et je me suis retrouvé à mettre mes pas dans ceux de mon père. On croit se rendre dans des endroits nouveaux, mais on réalise que c'est partout pareil. L'histoire d'une vie, c'est toujours l'histoire d'un échec"... 

Paru aux éditions du Dilettante en août 2010 et au Livre de poche (février 2012)

Defi-PR-4


Par Caroline - Publié dans : Un peu aimés...
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Lundi 19 mars 2012 1 19 /03 /Mars /2012 10:20

©©©©

"Tout ce que les machines compliquées de la Salpêtrière n'ont pas réussi à faire, moi je le fais avec des mots. Je te réanime."

 

http://ecx.images-amazon.com/images/I/41SVk6eN7vL._SL500_AA300_.jpg"Elle croyait à moi, et grâce à elle j'ai commencé à y croire." Pendant quarante ans, Sylvie a partagé la vie de l'auteur avant de "partir sur la pointe des pieds" un matin. Bien plus qu'une compagne, elle était pour Jean-Louis Fournier la femme qu'il admirait, respectait et le faisait grandir. Une belle âme, dont il ne gomme pas les  défauts ou les erreurs mais dont il se rappelle des tranches de vie, des émotions, des moments qui les ont fait avancer, tous les deux.

En écrivant ces lignes très belles, sensibles et drôles, il marche en équilibre sur un fil ténu, pour tenter de s'approprier sa nouvelle condition de veuf. Il manie avec brio un humour tendre, jamais corrosif, qui réussit le tour de force de ne pas verser dans le pathos tout en mettant son lecteur dans la connivence d'une situation toute personnelle. De ses démêlés avec SFR, qui s'obstine à vouloir conserver une cliente fidèle, au questionnaire de satisfaction du crématorium, Jean-Louis Fournier se réfugie dans un humour absurde pour tenter de se mettre à distance de cette douleur qui l'envahit.

Aucune exhibition des sentiments ici; en se souvenant, en remerciant son épouse pour ce qu'elle était et ce qu'elle a fait de lui, il entame un voyage dans la mémoire pour continuer de donner vie à ce que Sylvie était: une force de vie inébranlable, une confiance en l'autre, qui donne la force de se lever, de se mettre en route pour continuer à avancer. Une formidable leçon d'humilité et un hymne à l'amour vrai, qui se donne à vivre en acceptant le mystère de l'Autre.

Editions Stock, octobre 2011

Par Caroline - Publié dans : Aimés passionément !
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Jeudi 15 mars 2012 4 15 /03 /Mars /2012 14:09

©©©©

 

nullJe me suis lancée dans ce roman sans vraiment savoir à quoi m'attendre. Assez déçue par Du Domaine des murmures, de Carole Martinez, je m'étais laissé dire que ce roman me réconcilierait avec le traitement par la fiction du thème de l'enfermement...

Et j'ai vraiment bien fait ! Dès les premières pages, j'ai été saisie, happée, retournée par l'édifiante histoire d'une jeune mère et de son fils, Jack, 5 ans, qui, séquestrés par un détraqué dans une chambre de quelques mètres carrés, vivent dans un monde à part qui est le leur, celui de "la Chambre".

Sentiment d'étouffement, de malaise, de douleur : je me suis demandé d'entrée de jeu si j'arriverais à poursuivre une telle lecture... La première partie est insoutenable, surtout pour le lecteur qui ne sait pas dans quelle histoire il s'engage ! Fort heureusement, l'action évolue rapidement (je n'en dirai pas plus pour ne pas dévoiler les ressorts de l'intrigue...) et la deuxième partie du roman ouvre vers une réflexion passionnante sur notre perception de l'altérité et la force de l'amour et de la vie, qui jaillissent au plus profond des détresses humaines.

L'histoire est narrée par Jack, avec le point de vue très particulier de cet enfant sur ce monde qui constitue à la fois sa propre référence et son horizon, qu'il maîtrise mais interroge, qui pour lui va de soi, bien entendu, mais qu'il cherche en même temps à explorer, voire à dépasser, en questionnant sans cesse sa maman. Mais quand ce monde sera remis en cause, c'est à l'effondrement de tout son sytème de représentation qu'il devra faire face.

Ce point de vue fait tout le sel du récit, qui devient dès lors une fable vraiment réussie sur notre représentation du monde, la réalité des choses et leur dépassement par la fiction. Un ressort d'écriture salutaire aussi pour le lecteur, en ce qu'il permet d'éviter toute forme de pathos ou de voyeurisme. On a bien là affaire à un roman, porté par une écriture qui fait mouche, autour du langage enfantin et imagé de Jack, et qui fait la part belle aux sentiments, qui sont le vrai fil conducteur de ce récit: forts mais ambivalents, évidents mais aussi questionnés, ils démontrent que rien n'est jamais aussi simple que les autres, ceux qui nous entourent, peuvent le croire.

Comment réagit-on quand tout notre univers s'écroule ? Quel est notre horizon de pensée ? Où s'arrête le monde, notre monde, celui des autres ? Comment réagir face à l'impensable ? Quelle figure le Mal peut-il venir habiter ? Comment faire confiance quand on a connu l'écroulement de toutes ses certitudes ? Comment vivre, comment croire en une humanité centrée sur l'individu ? Nos convictions sont-elles vraiment les nôtres, ou celles que l'on nous impose ? Toutes ces questions, soulevées par l'auteur avec finesse  et beaucoup de luminosité - contrairement à ma première appréhension - se font écho dans ces pages magnifiques, dont je ne suis pas ressortie indemne ! Plusieurs jours après avoir refermé ce livre, des images me reviennent souvent, et ces interrogations continuent de prendre forme dans mon esprit...

Traduit de l'anglais (Canada) aux éditions Stock, 2011.

Par Caroline - Publié dans : Aimés passionément !
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires

Présentation

Lecture du moment...

                                http://ecx.images-amazon.com/images/I/41cYs6q8dIL._SL500_AA300_.jpg

Challenges en cours...

 

Challenge "Récits et carnets de voyage", par Tiphanya

 

http://yspaddaden.files.wordpress.com/2011/12/2012.jpg?w=229&h=300

Les 12 d'Ys

 

Logo-Voisins-Voisines-Calibri-noir-cadre-blanc

Voisins-voisines (littérature européenne contemporaine)

 

Defi-PR-4.jpg

Recherche

Syndication

  • Flux RSS des articles

Calendrier

Mai 2012
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés